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15 ans dans l’OTAN : Point de vue d’un Français sur la défense tchèque

Published : 17 April 2014
1 918 words in that article

This is the translation - in French - of an article I published on the Czech website NATOAKTUAL about the 15th anniversary of the Czech accession to NATO: http://www.natoaktual.cz/pohled-francouze-na-obranu-ceske-republiky-15-let-po-vstupu-v-nato-phy-/na_analyzy.aspx?c=A140414_113702_na_analyzy_m02

Il y a peu – le 12 mars 2014 – la République tchèque fêtait le 15ème anniversaire de son entrée dans l’OTAN. Cependant, le vrai processus tchèque d’intégration dans l’OTAN débuta bien avant, en mars 1994, quand Vaclav Klaus, le Premier ministre de l’époque, signa le document d’adhésion au Partenariat pour la Paix. Avec enthousiasme, la République tchèque s’engageait ainsi à progressivement préparer ses forces à l’intégration dans une Alliance déjà vieille de 45 ans.
Qu’en est-il 20 ans après ?
L’optimiste soutiendra que le pays dispose d’une petite armée professionnelle moderne, rompue aux opérations extérieures, bien équipée et parfaitement interopérable avec les armées de l’OTAN et de l’UE.
Le pessimiste, en revanche, mettra en avant une armée Potemkine (cf. article d’Ondrej Stratilik dans Lidové Noviny du 7 avril 2014), formée de personnels démoralisés par les restructurations successives et les baisses de budget récurrentes, rongée par la corruption mise en lumière par les différentes affaires (Gripen, Pandur, CASA, Tatra,…), à deux vitesses selon les brigades d’affectation (4BRR moderne et 7ème Brigade mécanisée obsolète) et justifiant ainsi la dernière appréciation peu flatteuse de l’OTAN sur l’état des forces tchèques (cf. article de Vladimír Šnídl dans Hospodarské Noviny du 10 avril 2014).
Où est la vérité ?
Comme souvent, la vérité se trouve entre ces deux extrêmes. Même le plus incurable des pessimistes ne pourra nier que l’armée tchèque a fait des progrès considérables en quinze ans d’appartenance à l’OTAN. La valeur opérationnelle de ses unités a été prouvée à de nombreuses reprises sur divers théâtres d’opérations extérieures. Cependant, l’indécrottable optimiste devra également admettre que le processus de transformation a été plutôt chaotique, avec des réformes parfois appliquées de façon brutale qui laissent souvent de côté des problématiques importantes (vieillissement des troupes, état indigent de la reconversion des militaires, sous-investissement patent qui maintient en service des matériels obsolètes).
Les années enthousiastes (1999-2009)
Même la modernisation des forces armées tchèques a débuté bien avant l’accession à l’OTAN, c’est à partir de 1999 que les changements furent les plus importants, tant dans la nature des forces que dans les structures d’organisation.
Les nombreux documents stratégiques qui furent publiés à partir de 1999 illustrent parfaitement le caractère enthousiaste mais chaotique du processus de réforme des forces armées, évoluant souvent au gré des changements politiques. Par exemple sur la seule période 1999 – 2004, ce ne sont pas moins de 10 documents qui précisent, voire modifient, le cadre de transformation de l’armée tchèque (Koncepce výstavby rezortu obrany z roku 1999, Bezpečnostní strategie ČR z roku 1999, Vojenské strategie z roku 1999, Bezpečnostní strategie ČR z roku 2001, Základní strategické principy a cíly reform ozbrojených sil z roku 2001, Koncepce výstavby profesionální Armády České republiky a mobilizace ozbrojených sil České republiky z roku 2002, Koncepce výstavby profesionální Armády České republiky a mobilizace ozbrojených sil České republiky přepracovaná na změněný zdrojový rámec z roku 2003, Bezpečnostní strategie ČR z roku 2003, Analýza bezpečnostního systému ČR z roku 2004, Vojenská strategie z roku 2004).
Cependant, le but poursuivi est atteint et suivant une tendance commune en Europe, la République tchèque passa ainsi en cinq ans d’une armée blindée-mécanisée fondée sur la conscription (56 247 hommes dont 33 281 recrues, 938 chars, 1 219 véhicules blindés de combat, 754 canons ou mortiers de calibre supérieur à 100 mm, 114 avions de combat et 34 hélicoptères d’attaque) à une armée complètement professionnelle à partir du 1er janvier 2005. Celle-ci ne comptait plus à cette date que 22 145 hommes servant un matériel en diminution constante mais en phase de modernisation (298 chars, 747 véhicules blindés de combat, 362 canons/mortiers, 103 avions de combat et 32 hélicoptères d’attaque).
Dans l’euphorie des débuts otaniens, l’engagement financier tchèque dans l’appareil de défense resta conforme aux recommandations de l’OTAN (budget de défense supérieur ou égal à 2% du PIB) entre 1999 et 2005. A partir de 2006 en revanche, le budget commença à baisser lentement à l’exception d’un sursaut en 2009 (1,72% en 2006 ; 1,35% en 2007 ; 1,43% en 2009). C’est une période d’investissement massif dans la modernisation de l’armement - avions L-159 ALCA et JAS39 Gripen, modernisation des chars T-72, avions de transport Airbus A-319 puis CASA C-295, véhicules blindés Pandur et IVECO, Radar ARTUR, hôpital de Techonin… - souvent au détriment de la transparence, comme en témoignent les différentes affaires qui défraient régulièrement la chronique judiciaire.
Cette première décennie du 21ème siècle est également une période d’intense participation des soldats tchèques dans des opérations multinationales - Bosnie, Kosovo, Irak, Afghanistan pour ne citer que les plus importantes. Au contact des militaires américains le plus souvent, mais aussi britanniques, allemands, italiens ou français, ils acquièrent une expérience solide et se taillèrent une belle réputation de fiabilité et d’efficacité.
En publiant en 2007 le document « Transformace rezortu ministerstva obrany ČR» puis une nouvelle « Vojenská strategie » en 2008, les Tchèques tentèrent de faire la synthèse entre le changement du contexte stratégique - qui constatait l’absence de menace directe aux frontières et conditionnait l’action des forces tchèques uniquement dans le cadre d’une alliance (OTAN ou UE)- et la limitation progressive des moyens financiers accordés par le gouvernement. Un nouveau cadre temporel 2008-2018 était fixé pour la deuxième phase de la transformation de l’armée tchèque après la professionnalisation. Hélas, une nouvelle surprise stratégique vint bouleverser ce bel ordonnacement.
Les années noires (2010-2014 ?)
La crise économique mondiale qui frappe à partir de 2008 va accélérer la dégringolade des budgets de défense européens. Passant de 54,9 milliards de couronnes en 2007 à 41,9 milliards en 2014, le budget tchèque perd presque 25% en sept ans. Loin des 2% préconisés par l’OTAN, la République tchèque ne consacre plus à la défense qu’1,07% en 2014.
En 2010, le nouveau ministre de la défense Vondra lance les travaux d’un Livre Blanc destiné à réorganiser la défense à l’aune de cette rigueur budgétaire. Ce document, publié en mai 2011, dégagea des priorités, envisagea des synergies et proposa des restructurations (réorganisation de l’état-major général, suppression des commandements interarmées, suppressions de garnisons…). Mais les vicissitudes politiques qui virent la nomination de trois ministres de la défense entre 2012 et 2014 et les tentations de puiser largement dans un budget de défense déjà très affaibli conduisirent à la paupérisation des forces armées.
La part des dépenses de personnel et de fonctionnement grimpa en flèche dans le budget au détriment des investissements. Certains grands programmes d’armement durent être repoussés ou annulés (soldat du 21ème siècle, modernisation des missiles pour les lanceurs 2K12 Kub, modernisation des BMP, modernisation de l’artillerie…). La presse se fit de plus en plus régulièrement l’écho des difficultés grandissantes des armées – matériels à bout de souffle, manque de tenues de combat, limitation des entraînements, licenciement de personnel alors que les effectifs sont en deçà du seuil fixé par la loi (moins de 20 000 au lieu de 22 000 hommes).
La haute hiérarchie militaire s’est efforcée de convaincre le monde politique que le pays était sur le point de perdre des capacités. En vain. Ainsi, alors que le PIB du pays a presque doublé entre 1999 et 2014, le budget du ministère de la défense 2014 est revenu au niveau de celui de 1999 – un peu plus de 41 milliards de couronnes.
Quel futur pour l’AČR ?
Alors que le monde contemple avec inquiétude le renouveau de l’impérialisme russe à l’œuvre en Ukraine, l’OTAN vient d’adresser une sévère remontrance à la République tchèque. Non seulement Anders Fogh Rasmussen, le secrétaire général de l’OTAN en visite à Prague le 10 avril 2014, a invité le gouvernement tchèque à stopper le déclin de son budget de défense mais l’Alliance a également écrit dans son évaluation annuelle des capacités du pays que « si la situation ne change pas, la République tchèque aura de sérieuses difficultés à remplir ses obligations vis-à-vis des opérations de l’Alliance » ("Jestli se situace nezmění, Česká republika bude mít vážné problémy poskytnout svůj přiměřený příspěvek do aliančních operací,"). Selon les autorités tchèques, il s’agit de la plus mauvaise notation des cinq dernières années.
Quels remèdes pourraient sortir l’AČR de l’ornière ?
Dans un premier temps, il faudrait que les autorités politiques recommencent à investir dans la défense pour moderniser les forces. Il est légitime de vouloir, comme l’annonce le ministre Stropnicky, rationaliser les pratiques économiques du ministère car la gabegie qui y règne depuis 20 ans n’est pas digne d’un pays européen moderne. En revanche, faire de la politique de « boutiquier » prônée par le ministre précité (démontrer que l’allocation actuellement consentie est dépensée correctement avant de demander plus d’argent) l’alpha et l’oméga de la politique de défense tchèque est contre-productif, voire dangereux. La défense n’est pas une activité rentable et jamais elle ne le sera. C’est l’assurance que se paie l’Etat en prévision des temps difficiles.
Actuellement, le niveau de certaines unités de la 7ème brigade mécanisée ou du soutien est arrivé à un point critique. Supprimer une capacité est simple et ne coûte qu’un trait de plume. Reconstruire une capacité nécessite du temps – environ 20 ans – et de l’argent. Le pouvoir actuel devrait réfléchir à deux fois avant de prendre des décisions purement « économiques ».
Le ministère de la défense devrait ensuite réinvestir dans ce qui fait la force des armées : son personnel. L’AČR doit redevenir attractive sur le marché de l’emploi et doit stopper le vieillissement de ses personnels. Contrairement à un employeur normal, la défense a besoin d’une main d’œuvre jeune et en bonne santé. Elle doit passer d’une logique de gestion de stocks à une politique de gestion de flux : chaque année, elle doit recruter et en même temps rendre à la vie civile une partie importante de ses militaires. Aujourd’hui, le deuxième volet de cette politique de gestion des ressources humaines est absent. La reconversion des militaires en République tchèque est indigente et le pays se prive d’un vrai outil de rayonnement : quand un jeune, quel que soit son niveau scolaire, sait qu’il a toutes les chances de se réinsérer avec succès à la fin de son contrat, il hésite moins à s’engager et le recrutement gagne en qualité.
Mais aujourd’hui peut-on attendre une réaction des autorités politiques tchèques ? A court terme, cela est peu vraisemblable. En effet, on constate un vrai fossé entre les déclarations des politiciens et leurs actes. Dans les déclarations, qui sont souvent des vœux pieux, tous les partis politiques sans exception s’accordent à dire que la défense est dans un état de sous-investissement chronique et que le budget devrait remonter vers un niveau de 50 milliards de couronnes.
L’armée tchèque demeurera donc encore pour quelques années une armée à deux vitesses avec une partie de ses forces parfaitement opérationnelle et équipée de matériels modernes (4ème brigade de réaction rapide, aviation de chasse) et une autre à la peine, dotée de matériels obsolètes et en sous-effectif (7ème brigade mécanisée et forces de soutien).
A moins que le cas ukrainien ne fasse un électrochoc dans la société. Mais en observant autour de moi, je ne vois que des gens sereins, plaignant les Ukrainiens mais peu concernés en fin de compte par la crise. Il est donc quasi certain que le gouvernement trouvera plus urgent de financer d’autres domaines jugés plus importants en oubliant que les forces armées – et les forces de police – sont le dernier rempart de l’Etat avant le chaos. Jusqu’ici le traitement réservé par les gouvernements successifs à ces corps en uniforme rend d’autant plus admirable le don de soi et l’abnégation de ces hommes et femmes qui ont juré de défendre leur patrie jusqu’au sacrifice suprême.